Hommage

Antoine Magouriotis


Antoine Magouriotis  — 1931–2003

C'est par une belle journée de printemps qu'Antoine nous a quitté là-bas dans son si beau pays, la Grèce. Depuis plusieurs années il était atteint par une très grave maladie: la leucémie. Il lutta avec courage et confiance, faisant régulièrement des séjours hospitaliers à Athènes et continuant à faire avec amour son huile d'olive et son vin dans sa propriété sise au bord de la mer des Cyclades à Naoussa dans l'île de Paros. Fin mai nous devions à nouveau passer quelques journées en famille à Paros avec lui et sa charmante et si accueillante épouse, Kiki. Tous, nous nous en réjouissions mais la vie ne permet pas de toujours réaliser ses rêves et le 31 mai il s'est éteint. Je sais qu'Antoine est parti serein car il était très croyant et avait foi dans une destinée éternelle; partageant sa conviction, je sais qu'un jour je reverrai mon ami.

C'est en 1977 que j'ai accueilli Antoine dans notre groupe. Il venait travailler avec moi dans le groupe Zichichi pour réaliser un appareillage complexe et nouveau: une grande chambre à dards pour rechercher les quarks libres éventuellement libérés dans les interactions neutrinos à très haute énergie avec la matière. Il fut l'un des hommes indispensables qui permirent de mener à bien cette aventure. Ses compétences, sa minutie, ses dons en mécanique de précision firent merveille. C'était encore le temps béni au CERN où les moyens étant assurés, l'enthousiasme de chacun régnait pour accomplir nos recherches sans compter notre temps. Bien des fois Antoine venait la nuit durant les temps de faisceaux pour discuter avec les physiciens et s'assurer du bon fonctionnement de l'appareillage, sans autre consigne que celle de sa conscience professionnelle, de l'intérêt qu'il prenait au but de nos recherches, et de son souci de perfection. C'est grâce à des professionnels tels que lui que le CERN a pu réaliser de grands projets et asseoir sa réputation mondiale de Centre d'Excellence pour la Physique des Hautes Energies: nos Prix Nobel le savent bien.

En octobre 1989, profitant des conditions exceptionnelles de départ en retraite avancée offertes à l'époque par le CERN, il prit congé et partit dans son île de Paros. Dès lors, nous n'avons pas cessé de nous rencontrer et nous avons passé de nombreuses petites vacances chez l'un ou chez l'autre. C'est alors que j'ai pu encore mieux apprécier son amitié, sa fidélité et toutes ses qualités. Chez lui à Paros il avait reconstitué un véritable petit atelier pour s'occuper de sa maison et de sa terre, devenant petit à petit un vrai îlien attaché à la culture de ses oliviers et de sa vigne qu'il avait lui-même plantés. Ses voisins, les habitants de Naoussa, Le Pope étaient tous ses amis et ensemble, dans une atmosphère si chaleureuse, ils aimaient à discuter longuement à la taverne comme seuls les Grecs savent le faire, l'ouzo, les morceaux de poulpe grillés offrant le prétexte à des départs toujours retardés.

Plus encore que ses qualités professionnelles, je voudrais souligner ses qualités humaines. C'était un ami fidèle et dévoué, toujours de bonne humeur, aimant la vie, grec jusqu'au bout des ongles, très cultivé (il parlait le grec ancien avec son Père, peintre et restaurateur d'icônes). Il adorait la bonne chère, mais rien ne valait à ses papilles les petits plats grecs de Kiki, et je partage bien cette opinion!

A l'apéritif, il aimait à dire d'un certain Ouzo, avec son accent si typique: « Il est " bonne cette" Ouzo! », j'en avais alors déduit faussement que l'Ouzo était un breuvage féminin! Il avait une passion pour la famille et aimait par-dessus tout être entouré d'amis fidèles, partageant ses passions.

Antoine était profondément croyant et souvent nous discutions de cette vie qui nous attendait au-delà de la mort, des mystères de la foi et de la chance que nous avions de croire à toutes les valeurs morales exceptionnelles transmises par notre religion.

A très bientôt, Antoine, mon ami. Je viendrai souvent te rendre visite à Paros où maintenant tu reposes en paix, car pour moi tu seras toujours vivant.

François ROHRBACH